CANICULE : LES MAITRES-NAGEURS, LES GRANDS  OUBLIES DE LA PREVENTION 

Par Agnès Touzet-Videau, Maître-Nageur-Sauveteur 

À peine la première semaine de canicule est-elle derrière nous qu’une seconde, annoncée comme  plus longue et plus intense, s’apprête déjà à mettre les piscines françaises de nouveau sous tension.  Avant même d’avoir pu en tirer le moindre enseignement, une évidence s’impose : l’organisation  de nos piscines n’est pas adaptée à ces épisodes de chaleur extrême. 

Cette première séquence caniculaire a révélé une impréparation ou, plus grave, une sous-estimation  des moyens humains nécessaires pour accueillir un public toujours plus nombreux dans des  conditions de sécurité satisfaisantes. 

Les témoignages remontés de toute la France se ressemblent : fréquentation record, files d’attente  interminables, tensions, incivilités, agressivité envers les personnels, équipes épuisées dès les  premiers jours. Rien de tout cela n’était imprévisible. 

Lorsqu’un département est placé en vigilance orange ou rouge pour forte chaleur, les collectivités  territoriales prennent, à juste titre, des mesures destinées à protéger la population. Elles élargissent  les horaires d’ouverture des piscines, ouvrent des créneaux supplémentaires, rendent parfois l’accès  gratuit afin que chacun puisse trouver un peu de fraîcheur. Ces décisions répondent à un véritable  enjeu de santé publique. Mais elles ont une conséquence directe : elles augmentent  considérablement la charge de travail des agents qui assurent le fonctionnement de ces  établissements. 

Pendant que de nombreux salariés voient leurs horaires aménagés ou leurs conditions de travail  adaptées afin de limiter leur exposition à la chaleur, les personnels des piscines connaissent  exactement l’inverse. 

Pour nous, la canicule inverse toutes les logiques : plus il fait chaud, plus nous travaillons. Si cette réalité peine encore à être reconnue, c’est sans doute parce qu’elle se heurte à une  idée reçue : travailler dans une piscine, lorsqu’il fait près de 40 °C, semblerait presque  enviable. La réalité est tout autre. 

Dans les piscines couvertes, la chaleur extérieure s’ajoute à une température de l’air déjà élevée et à  une hygrométrie importante. Ces véritables serres limitent le refroidissement naturel du corps et  accentuent la fatigue. Dans les piscines de plein air, les maîtres-nageurs assurent des heures de  surveillance en plein soleil, exposés directement au rayonnement, tandis que les agents d’accueil, de  vestiaires, d’entretien et les équipes techniques subissent eux aussi des conditions de travail  particulièrement éprouvantes. 

Contrairement à une idée reçue, les maîtres-nageurs ne passent pas leurs journées dans l’eau. Nous  assurons une surveillance active des bassins, debout, dans un environnement chaud, bruyant et  souvent saturé. Notre mission exige une vigilance permanente. Une seconde d’inattention peut  avoir des conséquences dramatiques. 

Or la chaleur est précisément l’un des premiers facteurs qui altèrent cette vigilance.

À cette contrainte physique s’ajoute une explosion de la charge de travail. 

Lorsque la fréquentation double, voire triple, les interventions se multiplient. Il faut gérer les files  d’attente, faire respecter un règlement intérieur souvent contesté, prévenir les comportements  dangereux, répondre aux incivilités et maintenir une surveillance constante de bassins saturés. 

À cette surcharge s’ajoute une autre réalité, souvent sous-estimée. Les épisodes de canicule attirent  un public beaucoup plus nombreux, mais aussi plus occasionnel, qui fréquente rarement les piscines  et en méconnaît les règles de fonctionnement. Les rappels du règlement intérieur, la gestion des  jauges maximales de fréquentation, les refus d’accès ou encore les interventions auprès des familles  deviennent autant de sources de tensions. Les agents d’accueil comme les maîtres-nageurs se  retrouvent en première ligne face à des incivilités, parfois même à des agressions, qui les éloignent  de leur mission première : garantir la sécurité des usagers. 

Ces situations ne relèvent plus de faits isolés. Elles sont désormais le quotidien de nombreuses  piscines lors des épisodes de fortes chaleurs, y compris dans des collectivités qui n’étaient jusque là pas confrontées à ce type de difficultés. 

Et pourtant, dans de nombreux établissements, les effectifs restent identiques à ceux d’une journée  ordinaire. 

La canicule n’est plus seulement un phénomène météorologique. Pour les piscines, elle est  devenue un véritable risque opérationnel. Or tout risque opérationnel doit être anticipé. 

Chaque piscine dispose d’un POSS, le Plan d’Organisation de la Surveillance et des Secours, qui  fixe l’organisation de la sécurité de l’établissement. Ce qui manque aujourd’hui dans ces plans, ce  n’est pas la prise en compte d’une période supplémentaire : c’est un marqueur température.  

Chaque POSS devrait ainsi intégrer un véritable volet canicule, déclenché dès qu’un département  est placé en vigilance orange ou rouge. Il définirait les effectifs de référence nécessaires au  fonctionnement de l’établissement pendant ces épisodes : maîtres-nageurs sauveteurs, agents  d’accueil, personnels de vestiaires. 

Il est temps que les épisodes de canicule soient traités comme une situation d’exploitation  à part entière, avec une organisation adaptée, et non comme une simple journée  d’affluence que les équipes devraient absorber avec les moyens habituels. 

Cette évolution du POSS devrait s’accompagner d’un véritable plan de protection des agents. La  mise à disposition obligatoire d’eau minérale, l’organisation de pauses régulières rendues possibles  par le renforcement des effectifs, des équipements adaptés pour les personnels exposés en extérieur  et une identification claire des maîtres-nageurs auprès du public relèvent du bon sens. Les  responsables d’établissement doivent également pouvoir renforcer, lorsque la situation l’exige, les  moyens consacrés à la gestion des accès et à la sécurité afin que les agents des piscines puissent  rester pleinement concentrés sur leur mission première : la surveillance et la sécurité des usagers.  Ces mesures ne devraient plus dépendre des choix propres à chaque établissement. 

Enfin, lorsqu’une piscine est ouverte pour répondre à un épisode de forte chaleur, sa vocation  première est d’offrir un refuge à la population. Suspendre temporairement les activités des clubs  pendant les créneaux de surveillance publique permettrait de réserver l’ensemble des bassins aux  usagers tout en simplifiant les conditions de surveillance dans des établissements souvent saturés.  Dans le même esprit, les leçons individuelles dispensées par les maîtres-nageurs n’ont plus vocation 

à être maintenues durant ces épisodes de très forte affluence. L’ensemble des moyens humains et  matériels doit être prioritairement consacré à l’accueil du public. 

Ces mesures amélioreraient les conditions de travail des agents. Elles préserveraient également leur  vigilance, leur santé et leur capacité à assurer pleinement leur mission de sécurité. 

Les épisodes de chaleur extrême ne sont plus exceptionnels : ils sont appelés à se multiplier. Nos organisations doivent évoluer avec cette nouvelle réalité. 

Nous avons besoin d’une réflexion nationale pour une organisation locale des piscines en période  de canicule. Nous avons besoin que les POSS évoluent afin d’intégrer un véritable volet canicule  définissant les effectifs de référence nécessaires, les conditions d’organisation des établissements  lors des épisodes de vigilance orange et rouge et, plus largement, que les employeurs mettent en  œuvre un véritable plan de protection des agents confrontés aux fortes chaleurs. 

Les collectivités ont compris que les piscines constituent des refuges climatiques. 

Il est temps qu’elles comprennent aussi que ces refuges ne peuvent fonctionner que si les  femmes et les hommes qui y travaillent sont, eux aussi, protégés

Protéger les maîtres-nageurs et l’ensemble des agents des piscines, c’est protéger les  usagers.